La guerre des communautés dans le dernier jardin d’Eden

Je suis chien, Tervueren de plus de 40 kg, sexe femelle sans descendance. J’ai été élevée dans un élevage breton qui me considérait comme une marchandise. Quelques mois après ma naissance, on me sépara de ma mère et me mit dans une cage vitrée dans un  Animalis de la région parisienne.

Une femme passa devant ma cage et me regarda intensément. Son regard me gênait, elle avait des yeux verts, cernés et pleins de pitié. Dix minutes plus tard, je me retrouvais sur les genoux d’un monsieur, le mari de cette dame. Je compris qu’ils rédigeaient les papiers de mon adoption. Ils le faisaient pour leur fille, Marie, qui, elle, avait des yeux marrons, très bridés que l’on voyait à peine.

C’est ainsi que je quittais ma cage de verre.

J’ai huit ans aujourd’hui. Ma vie s’écoule paisiblement. La femme aux yeux cernés s’occupe beaucoup de moi. Le matin, elle descend de sa chambre et m’appelle « mon amour ». Je vis avec Marie, la chinoise, Romane, une autre chinoise dont les yeux sont moins bridés mais tout aussi foncés.

Le chef de la maison a des yeux plus clairs et plus ouverts. Non, le chef c’est le chat. Elle est petite, noire avec des yeux jaunes en amande. Elle dirige tout et fait caprice sur caprice. Mais ce n’est pas de Papaye, le chat, dont je veux vous parler. C’est des clans qui se font la guerre pour la possession du seul paradis qui existe encore sur cette terre.

Le jardin d’Eden

Après quelques mois passés entre la cuisine et le jardin à faire pipi partout, la femme aux yeux cernés décida qu’il fallait que je voie autre chose.

Elle me mit dans une grande caisse métallique qui grognait en avançant. Elle appelait ça une voiture.

Nous arrivâmes dans un paradis. Tout est vert et bruissant du chant des oiseaux, des perruches de toutes les couleurs et des pies noires et blanches. Dans ce paradis, le soleil se fraye un chemin entre les branches qui portent des feuilles luxuriantes d’un vert transparent. Un grand canal traverse cette étendue de couleurs ordonnées sombres, claires, jaunies ou roses …Sur le sommet d’un petit monticule au milieu des bosquets de tulipes folles, se dresse un château.

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Mais mon paradis à moi  s’appelle « Parc Canin ». Il rassemble tous les chiens des alentours dans des courses poursuites folles et aboyantes. Nous les chiens sont comme des danseurs à la chorégraphie effrénée sans limite, pudeur ou bienséance. Nous nous poursuivons entre les troncs, buissons et haies, nous mordons, nous intimidons dans des sarabandes haletantes au milieu des humains qui nous hèlent pour rétablir un semblant d’ordre.

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Or, ce paradis est très convoité. La femme aux yeux cernés que j’appelle maman me met en garde. Ne sors pas du parc. N’aboie pas trop. Sois discrète. Tiens-toi bien. Évite les vélos. Ne fais pas caca au milieu des allées. Accepte ta laisse. Attends-moi. C’est ainsi que je compris que le paradis était convoité par d’autres…

Communauté 1, les joggeurs performeurs

Ce sont des êtres étranges qui courent en soufflant. Certains sont torse nu, d’autres moulés dans des combinaisons au style improbable. D’autres encore poussent leur ventre avec les plus grandes difficultés. Je ne sais pas après quoi ils courent mais je sais que nous ne devons pas nous mettre en travers de leur chemin sous peine de cris et parfois d’insultes. Ils doivent performer et calculent leur rythme cardiaque, pas, temps de course avec un étrange bracelet fixé à leur bras.

Communauté 2, les vélocipèdes

Il y en a de toutes sortes, des petits, des élancés, des sophistiqués aux roues fines, des tricycles, des tandems…J’ai appris à distinguer les vélos hollandais, les city vélos, les low step, les vélos trekking et même les vélos à assistance électrique (dixit ma maîtresse) qui permettent d’aller si vite avec beaucoup moins d’effort. Nous les voyons arriver de loin et nous garons prudemment sur les bas-côtés.

Communauté 3, les seniors à bâtons

Moi je dirais les vieux mais maman m’a expliqué qu’il fallait dénommer cette communauté de grisonnants, les seniors. Ils se meuvent en fronçant les sourcils, concentrés eux-aussi sur un objectif : le bien-être, la forme physique, la minceur, la mobilité…Ils sont très souvent accompagnés de grands bâtons de marche qu’ils actionnent au rythme de leurs pas en moulinant des bras.

Communauté 4, les familles

Ils arrivent en masse avec des pique-niques. Parfois, ils sont aussi vélocipèdes. Les enfants hurlent en me voyant : un loup ! Les mamans renchérissent : ne le touche pas, il pourrait te mordre. Maman se désole en me parlant du temps où les enfants n’avaient pas peur des chiens, aimaient les animaux. Elle me cite les noms de tous les animaux avec lesquels elle a vécu : des poules, des cochons, des chiens et des chats, des cochons d’Inde…Elle radote un peu.

Communauté 5, les djeuns

Ils sont souvent en bande le nez collé à un écran qui tient dans leurs mains. Ils se plantent devant et sourient. Ils prennent des mimiques étranges devant cette chose plate. Parfois, ils pianotent dessus ou parlent dedans. Ils regardent dans l’écran en marchant. Certains trébuchent sur de vieilles souches mal enterrées. Les filles ont des cheveux longs et elles aussi, crient quand elles me voient. Elles ont souvent à la bouche un petit calumet qui rejette une fumée blanche.

Communauté 6, les chiens et leurs maîtres

Les humains qui possèdent des chiens aiment beaucoup se retrouver et discuter ensemble pendant que nous faisons nos petites affaires. Mais là aussi, j’ai remarqué des différences. Il y a les amoureux des animaux qui ne parlent que chien. Ils se donnent les adresses des bons vétos, les noms des croquettes qui donnent un beau poil, les marques anti-puce, les bons plans de promenade.

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Certains comme dit Maman sont des écolos. Les dames ne se teignent pas les cheveux, les messieurs discourent sur les saisons, les plantes, les variétés d’arbres. Beaucoup ramassent les orties pour faire des soupes.

Ils sont souvent en guerre contre une autre communauté, celle des punks à chiens. Ils sont habillés en noir avec des tatouages, ils fument et boivent des bières affalés sur les troncs. Leurs chiens ont très mauvais genre : des pitbulls, des American Staffords, des Rottweilers aux babines baveuses et aux pensées lubriques.

Parfois des disputes éclatent entre humains. Les uns traitent les autres de parasites. Certains leur répliquent que ce sont des vieux cons de bourgeois.

Tout cela est bien désolant dans notre parc qui a ses rites exactement comme chez les Grecs dixit Maman qui se pique de culture.

Nous avons notre Agora où nous nous retrouvons tous. C’est une clairière très ombragée et agréable. Quand l’un de nous décède, son maître cloue sa nécro sur un arbre, toujours le même. C’est devenu l’arbre des morts et des âmes canines parties trop tôt.

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Nous avons aussi nos leaders d’opinion, des chiens à la pointe de la mode question harnais, collier ou toilettage. Les humains en pincent pour un dresseur canin comportementaliste qui est toujours flanqué d’une dizaine de chiens à problème.

Tout ce petit monde sait bien que notre jardin est menacé. Des communautés hostiles aimeraient que nous disparaissions. Nous gênons, nos déjections les insupportent, nos aboiements les stressent.

 Je suis chien, Tervueren de plus de 40 kg, sexe femelle sans descendance et c’est peut-être mieux…

By | 2018-07-05T16:19:36+00:00 mai 7th, 2018|Categories: Blog, Histoires, Humeurs|Tags: , |0 Comments

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Curieuse de tout et surtout de l'avenir.

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