Fondé en 1979, le conseil national du renseignement (NIC pour National Intelligence Council) fournit des analyses prospectives au directeur national du renseignement américain. Ce conseil se veut indépendant de la politique officielle américaine. Le conseil fait intervenir des universitaires, scientifiques, chercheurs, prospectivistes et rend des rapports réguliers sur l’état du monde et ses futurs possibles.

Les auteurs du dernier rapport se sont plongés dans le monde de 2035. Ils ont rencontré, dans ce cadre, plus de 2500 personnes provenant d’horizons différents.  Voici la vision qu’ils ont d’un monde qui ne sera plus tout à fait le nôtre tout en étant très proche de notre horizon temporel. Deux fils rouges porteurs de plus d’interrogation que de réponses : le réchauffement climatique et les nouvelles technologies.

Les îles, les orbites et les communautés, une nouvelle division du monde

Les scénarii mettent en avant les différents niveaux de collaboration et de restructuration du monde de demain. Les pays pourront subir le syndrome de l’île, les régions, celui des orbites. Quant au niveau transnational, il sera soumis au pouvoir des communautés.

Les îles

Les îles (ou la tentation d’enfermement au sein de ses frontières) représenteront une réaction à la destruction de la classe moyenne et à une croissance atone. Une pensée populaire antimondialiste se développera pendant que les gouvernements seront soumis à une double injonction paradoxale : continuer à assurer de forts niveaux de protection à une population vieillissante tout en essayant de relancer croissance et agilité des modes de production. La tentation protectionniste sera très grande et pourra faire basculer des zones comme la Chine ou l’Inde qui tirent leurs profits de la mondialisation dans la crise. Des technologies comme la 3D relanceront le commerce local au détriment du commerce mondial. Le développement de la robotique permettra de réduire les coûts de la dépendance liée à l’âge. Il donnera une bouffée d’oxygène aux économies de la vieille Europe.

Les orbites

Les orbites s’intéressent à un avenir dominé par les tensions entre nations.  Chine, Iran, Russie sont très souvent cités dans le rapport. Les Etats-Unis continueront à jouer leur rôle de gendarme de monde face à une expansion sans retenue des Fake News et des cyberattaques. La guerre sera localisée, souvent non déclarée mais toujours latente. Le recours à l’arme nucléaire sera parfois évoqué mais jamais tenté. De grands blocs régionaux s’affronteront dans des conflits larvés toujours au bord de l’apocalypse nucléaire.

Les communautés

Les communautés sont, à mon avis, le scénario le plus intéressant et le plus complexe. Les structures traditionnelles de gouvernance seront remises en question par les nouvelles technologies. Elles définiront les identités et feront rentrer dans le champ politique les grandes entreprises. Leur poids dépassera celui des Etats cantonnés à de strictes fonctions régaliennes. Les partenariats public-privé deviendront la règle. La gouvernance sera décentralisée. La technologie facilitera les interactions entre les populations et les gouvernements. Ces populations seront influencées par des groupes sociaux mais aussi religieux. Les réseaux sociaux joueront un rôle prépondérant dans les jeunes pays arabes.

La résilience des Etats

La technologie est vue comme un choc pour nos sociétés. En tirer le meilleur parti ne pourra se faire que si les Etats deviennent résilients. La résilience reposera sur :

La gouvernance : l’Etat devra être garant de l’état de droit. Il devra être capable d’assurer la protection des biens et services et promouvoir l’intégration politique.

L’économie : Les Etats ayant une économie diversifiée, un déficit public raisonnable, une main d’œuvre capable de s’adapter et d’innover, des réserves financières, un secteur privé solide seront avantagés.

Les infrastructures : tout sera organisé en réseau, électricité, information, finance, santé…Les infrastructures (des routes aux câbles électriques) devront pouvoir faire face aux attaques informatiques et aux catastrophes climatiques.

La sécurité : les Etats disposant d’une force armée importante seront plus résilients. Les bonnes relations forces armées- population seront déterminantes pour parer les chocs liés au terrorisme ou aux épidémies.

La géographie et l’environnement : les Etats aux territoires importants seront plus aptes à réagir aux catastrophes naturelles. Ils devront préserver à tout prix la qualité de leur sol, de l’eau et de l’air.

La vision de la CIA des nouvelles technologies : médecine numérique, conquête spatiale, géo-ingénierie et innovation dans les matériaux

Le rapport détaille les problématiques liées à des domaines aujourd’hui bien connus : IA, IoT, Big Data, Blockchains, gestion des datas…

Les pages les plus intéressantes sont consacrées à des domaines dont on parle beaucoup moins à savoir l’espace, la géo-ingénierie, les nouveaux matériaux. Celui consacré à la médecine numérique laisse entrevoir une préoccupation peu mise en avant mais bien présente : l’arrivée d’une gigantesque pandémie.

La médecine numérique : modifier les gènes humains et survivre à la fin des antibiotiques

Deux axes de réflexion couvrent les chapitres liés à la médecine. Une grande épidémie située en 2023 provoquerait la fin de la mondialisation. La biotechnologie pourrait voir ses progrès accélérer grâce au développement de CRISPR (courtes répétitions palindromiques groupées et régulièrement espacées) qui se réfère à des courts segments d’ADN. « Il est possible d’appliquer le CRISPR à des enzymes qui accélèrent ou catalysent les réactions chimiques de façon à modifier des séquences particulières d’ADN ».

Cette modification de l’ADN humain susciterait bien des résistances. Mais elle sera rendue indispensable pour contrer la résistance antimicrobienne. Voici le discours positif (extraits) :

La modification de l'ADN

Les avancées dans le calcul, le séquençage à très haut débit et les technologies de culture permettront la compréhension et la manipulation du microbiome humain pouvant conduire à des remèdes contre les maladies auto-immunes.

Le contrôle optique des neurones et les modulations optogénétiques des activités neuronales promettent d’aider les neurologues à observer les cerveaux en action…

Les avancées dans le calcul, le séquençage à très haut débit et les technologies de culture permettront la compréhension et la manipulation du microbiome humain pouvant conduire à des remèdes contre les maladies auto-immunes.

Le contrôle optique des neurones et les modulations optogénétiques des activités neuronales promettent d’aider les neurologues à observer les cerveaux en action…

L’Espace : contrer la Chine et parfaire la surveillance

Le fait que la Chine planifie une présence humaine permanente dans l’espace similaire à la station spatiale internationale préoccupe l’Amérique. Cette dernière prévoit de s’appuyer, de plus en plus, sur les entrepreneurs qui rêvent de Mars et de voyages touristiques spatiaux. Au-delà de ces deux informations, on apprend que les systèmes satellites à basse altitude, plus petits, plus intelligents et moins chers ouvriront de nouvelles perspectives dans la télédétection, les communications, la surveillance de l’environnement…Seul problème, une diffusion de cette technologie à des Etats qui chercheront à bloquer ou à contrôler les données depuis l’espace pour se protéger de la surveillance exercée sur eux…

La géo-ingénierie : une lutte désespérée contre le réchauffement climatique

Les perturbations climatiques rendront nécessaires une recherche intensive en géo-ingénierie. Le problème des radiations solaires est évoqué. De même le texte mentionne « des variations inhabituelles de températures, de précipitations, une amplification des tempêtes … ». Le problème est que la géo-ingénierie est qu’elle ne piège pas l’augmentation du dioxyde de carbone ou la galopante acidification des océans (sic). De même, sont cités les problèmes géopolitiques que pourraient impliquer les tests de géo-ingénierie. Comment réagiraient les pays limitrophes effrayés par cette technologie mal maîtrisée ?

Les nouveaux matériaux : focus sur les nanomatériaux

Le terme « nanomatériaux » est abondamment cité. Leurs propriétés optiques uniques et leurs caractéristiques mécaniques et électriques pourraient révolutionner l’industrie. Leur plasticité et leur capacité à adopter de nouvelles fonctions sont mis en avant. Au détour d’une phrase, ils sont décrits comme pouvant changer de formes et de fonctions en réaction à leur environnement.

Ce que l’on peut lire entre les lignes

Un panorama des zones étudiées montre une Europe presque sortie de l’histoire. Sont mentionnés les pressions migratoires, les voisins hostiles (Russie), le vieillissement, la désunion européenne. L’Allemagne apparaît comme le leader de cette zone épuisée. La France ne correspond pas à la description d’un Etat résilient.

Les focus sur les nouvelles technologies sont inquiétants. Le prisme d’un réchauffement climatique inarrêtable et d’une pandémie mondiale est appliqué aux TIC à promouvoir. Si l’on lit entre les lignes ce qui n’est pas dit mais suinte par tous les mots : l’espace est à relancer pour trouver une autre terre, la surveillance doit être étendue car les temps qui viennent vont être porteurs de bouleversements, migrations et révolutions terribles. La géo-ingénierie doit être poussée pour essayer de sauver ce qu’on pourra encore sauver. Les nouveaux matériaux pourront résister aux tempêtes. L’ADN humain devra être retravaillé pour survivre à un environnement hostile sur terre ou dans les étoiles…dans un contexte où gouverner devient de plus en plus difficile. Tout un programme !

Difficile Regendi

Pour aller plus loin

https://www.dni.gov/