Ni pensée, ni souvenir, mon mobile dévore mon cerveau – Bienvenue dans le monde des poissons rouges

Je suis en pleine lecture du livre de Bruno Patino, “La civilisation du poisson rouge, petit traité sur le marché de l’attention. En pleine lecture, c’est beaucoup dire. En pleine lecture entrecoupée de notifications Twitter, de mails et d’injonctions digitales diverses. Le soir, je me plonge dans Netflix avec mon mobile sur les genoux. Il m’accompagne dans ma chambre à coucher et est le premier objet communicant que je toucherai d’une main fébrile à mon réveil. Le livre de Bruno Patino ne fait donc que confirmer les ravages de l’addiction numérique sur l’attention.
Pour lui, la stratégie des GAFA repose sur l’économie de l’attention. 

Je me fais souvent la réflexion que ma capacité d’ennui et mon désir permanent de stimulation sont devenus prodigieusement hauts. Les études sur les pathologies numériques sont multiples. Récemment l’OMS édictait à destination des parents des conseils de bon sens pour limiter le temps passé devant les écrans. Psychologues, psychiatres, politiques se penchent sur ce problème devenu une question majeure de santé publique. Les éducateurs et pédagogues se posent la question de la transmission des savoirs face à des classes hypnotisées par leurs téléphones, réseaux sociaux et ordinateurs. Les films d’anticipation décrivent un monde réel déserté par les humains qui préfèrent se projeter dans une autre dimension, celle de l’avatar évoluant dans des mondes digitaux infinis.

Nous sommes déjà des Homo Digitus effrayés par la baisse de notre QI mais drogués à la Data, l’image hypnotique de notre Instagram et la représentation parfaite (et fausse) de nous-même sur les réseaux sociaux.

La capacité d’attention d’un poisson rouge serait de 8 secondes, celle d’un millennial de 9 !

La chute de l'attention

Le livre de Bruno Patino ne traite donc pas d’un sujet nouveau. Ce qui est nouveau, c’est sa vision politique du problème. Je recommande particulièrement les chapitres consacrés à la gestion de la vérité et aux remèdes pouvant être apportés à l’addiction numérique.

Les mécaniques de l’addiction

L’auteur souligne que l’addiction numérique entraîne un certain nombre de pathologies. Les quatre principales sont :

  •   Le syndrome d’anxiété
  •   La schizophrénie de profil
  •   L’athazagoraphobie
  •   L’assombrissement

Le syndrome d’anxiété nous pousse à étaler les différents moments de notre existence à la recherche d’une représentation parfaite de notre vie. Le selfie en est une bonne illustration. La schizophrénie de profil rejoint la difficulté à gérer plusieurs profils et des soi différents en fonction de ses réseaux. L’imbrication de son soi professionnel, idéal et personnel est particulièrement redoutable dans le digital. L’athazagoraphobie correspond à la peur d’être oublié par ses pairs. Quant à l’assombrissement, il fait référence à l’obsession de rechercher des nouvelles sur le Web de ceux que l’on ne voit plus dans la vie réelle.

D’autres mots étranges gravitent autour des pathologies numériques comme la nomophobie (no mobile phone phobia ou peur d’être éloigné de son téléphone) ou le phnubbing (phone and snubbing, consultation frénétique de son smartphone même entre amis).

Récompense aléatoire

Quant aux mécanismes qui expliquent la puissance de la drogue numérique, ils reposent comme aux Casinos sur un système de récompense aléatoire. L’auteur décortique le fonctionnement de Tinder, la plate-forme de rencontres. C’est la sérendipité dans la recherche qui en fait l’attrait. L’algorithme va proposer des profils proches et éloignés. La bulle de filtre est toute relative. Elle n’élimine pas le sentiment d’aléatoire, la possibilité d’être tantôt déçu, tantôt surpris en bien.

Aux systèmes de récompense aléatoire, il faut rajouter d’autres mécaniques comme le besoin de complétude, la prise en charge de la fatigue décisionnelle et la théorie de l’expérience optimale.

Le besoin de complétude est particulièrement bien illustré chez Netflix (aller au bout du visionnage d’une série même si celle-ci comporte 50 épisodes et 10 saisons). La prise en charge de la fatigue décisionnelle fait de l’individu un acteur passif de sa consommation. L’algorithme décide pour lui et, ce faisant, le conforte dans l’illusion qu’il a effectué un réel choix.

La théorie de l’expérience optimale est portée par l’UX Design, l’ergonomie des plateformes, leur personnalisation extrême.

Patino s’attarde sur le Persuasive Technology Lab de Stanford et son gourou B.J Foggqui travaille sur la captologie ou l’art de capter l’attention. La captologie repose sur la motivation de l’individu, l’habileté (capacité à mener une action) et l’élément déclencheur (comparer dans le cadre d’un jeu ses performances avec d’autres). L’ergonomie des plateformes est orientée compétition de likes, d’impressions, de retweets, d’avis et de notations…

L’objectif est de capter du temps de cerveau disponible, d’hacker le cerveau. On parle, alors, de Dark Design en référence au Dark Web.

Gagner du temps pour mieux le perdre

Mais la clé de compréhension de l’économie numérique est, sans conteste, le temps.

Le principe est simple : capter le temps des utilisateurs connectés en leur proposant d’en gagner.

Patino cite Gary Becker, économiste, qui « explique le comportement du consommateur numérique par la volonté de maximiser sa consommation de biens et de services en fonction du temps dont il dispose. Faire gagner du temps au consommateur représente un gain qu’il peut estimer supérieur à la valeur des biens et services qu’il souhaite acquérir ».

Si je prends le cas d’Amazon, je vais privilégier l’achat de piles par un clic plutôt que de me rendre à une quincaillerie (quelques kilomètres). Dans un cas, l’achat peu impliquant d’un produit se fait en quelques secondes. Dans l’autre cas, il prend une bonne heure.

économie de l'attention

Le digital détruit notre mémoire.

Cette maîtrise du temps par l’outil est en train de déborder sur les techniques de vente et l’achat de produits très impliquants (plateformes immobilières, ventes de voitures en ligne etc.).

Que faire du temps épargné. Les GAFAM ont une proposition, le passer devant son écran pour consommer de la publicité. Cette dernière devient de moins en moins chère car l’espace est illimité. Néanmoins, les milliards qu’elle draine sont sans commune mesure avec ce que gagnent des chaînes comme TF1 ou des médias papier comme Le Figaro. Le temps passé à consommer de la publicité va nous amener à accélérer notre rythme de consommation car les sociétés se paupérisent. Après avoir utilisé le crédit, la seule ressource permettant de faire de la croissance est le temps de consommation. L’augmenter permet de masquer les problèmes économiques qui se profilent. Je vais donc consommer plus fréquemment sans savoir réellement ce que j’achète. La surprise d’un bon ou mauvais achat se fera à l’ouverture de mon colis. On retrouve là notre système de récompense aléatoire.

Pour aller plus loin, le consommateur va maximiser le couple temps-dépenses en fonction de la valeur de son temps. Ce faisant, nous n’avons plus le temps de rien…

Voici quelques phrases hors contexte décrivant cette économie bouffeuse de temps et de cerveau :

Le citoyen américain vit des journées de 30 heures.

7 sont consacrées au sommeil, 6 à la nourriture, ménage, vie sociale et un peu plus de 5 heures au travail. 12 heures sont consacrées aux écrans. Cela veut dire que le temps-écran déborde sur le temps inutile (transport) mais également productif (travail) ou de repos (sommeil). Un sommeil entrecoupé, balayé par la couleur bleue de nos mobiles.

Faites-entrer l’accusé

Qui est responsable de ce naufrage de la pensée libre, du libre choix et de cette drogue dure en circulation ?

Patino décrit dans des chapitres passionnants les protagonistes du monde digital, les gourous, les Tycoons, les scientifiques. Quelques figures émergent.

Tim Berners-Lee, un des papes de l’Internet, tente de sauver ce qui reste à sauver. Il dénonce la dérive marchande de l’Internet.

Marc Zuckerberg se réfugie derrière sa croisade contre les Fake News pour essayer de justifier la philosophie de Facebook qui rejoint celle de Google à savoir « Nous œuvrons pour le bien de l’humanité ».

D’autres responsables dont certains politiques peuvent être pointés du doigt. L’ombre de 1984 plane au-dessus de nos têtes. Si l’on combat les marchands, la place sera nette pour les surveillants.

Et moi dans tout ça ?

Nous pouvons encore nous désintoxiquer. Pourtant, la technologie va plus vite que les manœuvres que je tente de mettre en place pour sortir de mon statut de droguée. Je vais très peu sur Facebook mais Google Home a pris possession de mon salon. Il s’est fait accepter par le membre le plus réfractaire de la famille en se couplant à Spotify. Il lui passe tous les albums des Beatles et notre platine reste muette. Netflix a mis la main sur notre TV. La cuisine devrait bientôt y passer. L’alarme est entre leurs mains. La voiture est depuis longtemps leur terrain de jeu favori. Les livres sont relégués au sous-sol pompeusement appelé bibliothèque.

J’ai commencé ce billet à 17h. Je l’ai terminé à 21h. Durant son écriture, je suis allée consulter 4 fois LinkedIn, 5 fois Twitter sur mon compte officiel et mon non officiel. Je me suis plongée deux fois dans Google Actualités. Je me suis surprise à lire un article sur les problèmes de surpoids et la maladie du soda tout en dégustant un Coca Light.On verra ce que ma balance me dira demain de sa voix douce. Ma balance connectée bien entendu…

Bibliographie